Chapitre 2 : Le souci…technique


« Bienvenue chez toi » m’avait à nouveau dit Sabrina tandis que j’entrais dans son studio. Il était grand et elle y avait installé un espace salon avec des poufs colorés et une table basse en rotin. Un rideau de soie séparait la chambre de cette pièce. Une chambre où s’étendait un magnifique lit en rotin lui aussi habillé d’un drap aux couleurs criardes. Il est vrai que ma cousine ne faisait pas dans la discrétion.

Elle me servit un verre de jus de fruit et m’installa sur un des tabourets de sa cuisine à l’américaine ; incrustée dans un des murs qui faisait face à la salle de bain.

  • Alors ma cocotte, ça va mieux ? Ça été ton voyage ?

  • Oui !, dis-je doucement, en trempant mes lèvres dans le breuvage sucré.

J’hésitais encore à lui parler de Patrick mais je sentais aussi qu’il me fallait me libérer avant d’entamer ma première nuit dans cette ville que je venais de découvrir.

  • En fait Sab’ le voyage a été parfait et si je n’ai pas fait signe c’est parce que j’étais sensée être logée par Patrick. Naturellement, les parents n’en savent rien mais bon… Il n’était pas là à l’aéroport Sab’ ! Il n’était pas là ! Et son téléphone était éteint !

Ma dernière exclamation provoqua les premiers vrais sanglots. Toute la douleur que je gardais en moi s’écoulait dans un torrent de pleurs. Sabrina essayait de me calmer mais elle aussi savait que j’avais besoin de pleurer. Il m’avait fait mal et cette nuit, je ne l’imaginais pas ainsi.

  • Mira… On ne sait jamais hein ! Arrête de l’accuser déjà. Qui sait ? Peut-être qu’il a eu un souci. Je ne le souhaite pas mais attendons voir. Demain est un autre jour. Calme toi ma puce, il faut te reposer. Demain, on verra bien.

Elle me guida vers la salle de bain et me tendit un tee-shirt en coton confortable. Je n’avais pas défait ma valise.

En me glissant dans son lit, je l’entendis réciter une prière. Une sorte d’appel au secours à Dieu peut-être. Qui sait ? Demain est un autre jour et comme on le dit, à chaque jour suffit sa peine. J’avais eu ma peine de la journée et j’avais hâte de trouver un peu de répit. Ce soir, mon sommeil sera mon paradis.


 

Cocoricoooo… Cocoricoooo

Un instant, j’avais cru mal entendre mais oui, j’entendais bien le chant d’un coq.

Cocoricoooo… Cocoricoooo

Je passais mon oreiller par-dessus la tête pour tenter d’échapper à ce réveil peu courtois.

Cocoricoooo…Il est 8 heures 30-minutes… Huit heures trente minutes.

Le réveil du smartphone de Sabrina réussit à me faire quitter le lit.

Je me levais devant la fenêtre qui donnait sur la rue. Sabrina dormait encore à poings fermés, nullement inquiétée par le bruit assourdissant et répétitif de son réveil. Dehors, déjà, des gens s’activaient. Ils marchaient par petits groupes d’hommes ou de femmes déjà en retard pour le travail, en route pour le marché. Quelques enfants profitaient des derniers jours de vacances dès les premières lueurs du jour en courant derrière un ballon de fortune.

Le paysage était différent de celui du « pays », de chez moi. A perte de vue s’étendaient des immeubles. Certains neufs, d’autres d’un certain âge. Dans les rares cours basses, des mères de famille faisaient une lessive de groupe, étalaient des vêtements mouillés sur des barres de fer. La plupart portait de très jeunes enfants sur leurs dos et on entendait parfois un chant s’élever du petit groupe.

Des chats errants traversaient la rue de temps à autre, manquants parfois de se faire écraser par les légendaires « cars rapides » ou « ndiaga ndiaye »[1] qui pullulent dans la ville de Dakar. Ils avaient d’ailleurs attiré mon regard avec leurs couleurs jaune, rouge et bleu. On aurait dit de petits jouets circulant dans la rue.

Quelques femmes, installées à intervalle, proposaient aux travailleurs un petit-déjeuner servi à la sauvette, dans la rue et d’autres vendaient des beignets aux tournants des ruelles. J’apercevais les boutiques qui s’ouvraient déjà, chacune d’entre elles offrant un service différent.

Face à moi, il y avait tout de même deux catégories distinctes de personnes, identifiables à leurs vêtements. Les personnes élégantes, qui travaillent sans doute pour une société de la place, et les « autres », femmes de ménages ou boys dont la mise négligée semble déterminer leur situation sociale.

Sabrina dormait toujours et j’avais besoin de trouver des réponses claires concernant Patrick. J’enfilais donc mon jean’s de la veille, pris mon téléphone sur la table de chevet et sorti doucement du studio, en prenant garde de ne pas réveiller Sabrina.

Je m’installais tant bien que mal dans la cage d’escaliers et je composais à nouveau le numéro de Patrick.

  • Allô ? Allô ?

Sa voix. Celle que je connaissais et qui tant de fois m’avait rassurée, m’avait calmée. Cette voix qui me murmurait des mots doux, m’invitant d’avance à ces moments de plaisir qui auraient dû être nôtres dès mon arrivée sur Dakar… Cette voix !

  • Pa…Patrick ?? C’est toi ?? Ma voix retentit tel un cri, d’autres diraient une supplication à la vie.

  • Ma puce… Mira… Chérie !! Mon Dieu !! T’es où ??

Il avait la voix remplie de panique à présent. Je sentais aussi une pointe de soulagement et j’en fus ravie. Je décidais tout de même de ne rien lui dire.

  • Ah tu t’en soucies ?? C’est ton problème ?

  • Bébé ne me fais pas ça s’il te plait ! Je n’ai pas dormi de la nuit chérie. Tu es où ?

J’avoue qu’à cet instant je ne lui en voulais plus. Sa voix, ses paroles… Je m’étais imaginée des scénarios à n’en plus finir toute la nuit et je fus soulagée de l’entendre m’appeler par ces mots doux.

  • ATTENTION !!

J’entendis la demande à l’instant même où le ballon de basket tomba net sur ma tête. Je lâchais mon téléphone qui tomba sur une marche et s’éteignit. Echange interrompu avec Patrick.

Une dizaine de seconde passèrent avant que je ne lève la tête et que je croise le regard troublant d’un jeune homme.

  • Tu ne peux pas faire attention non ? Et puis, quelle idée de venir s’asseoir dans la cage d’escalier aussi tôt ! Pfff…

Il avança de quelques marches, récupéra son ballon qui était coincé par une barre de fer et continua à descendre sans se retourner. Ne serait-ce qu’une fois.

Non mais ! Pour qui il se prenait celui-là ? C’était quoi cette idée de me parler sur ce ton alors qu’il venait de me faire mal.

Après avoir ramassé mon téléphone et m’être assurée qu’il fonctionnait encore, j’entrepris de le suivre dans les escaliers pour lui apprendre les règles élémentaires de politesse !

       – Hey… Eh !! Toi là ! 

Nous étions arrivés au rez-de-chaussée lorsqu’enfin il s’arrêta pour m’écouter.

  • Oui ? Tu vas me suivre comme ça toute la journée ?, dit-il en rigolant à moitié.

Calmement, je le contournais pour venir me positionner devant la porte d’entrée, mains sur les hanches, sourcils froncés et sourire absent.

  • Tu m’as fait mal et tu ne t’es pas excusé ! C’est malpoli, répondis-je en essayant de garder mon sang froid.

Il recula d’un pas et grâce à la vive lumière du soleil, je pu croiser son regard. Il me fit un sourire moqueur et j’aperçu ses dents blanches et bien alignées. Ses lèvres étaient pulpeuses, rosâtres et une invitation à… rien de très sain.

  • Je m’excuse ! Voilà ! Je peux partir maintenant ?

Je laissais mon regard se perdre sur son torse. Il portait un maillot de basket des Lakers et sa musculature se dessinait nettement sous le tissu. Il avait des mains longues et fines qui jouaient avec le ballon tandis que plus bas, beaucoup plus bas, ses pieds tapotaient d’impatience. Il voulait partir. Je lui barrais la sortie.

Lentement, je me mis sur le coté. Il passa près de moi et je sentis une odeur poivrée.

Il avait une démarche féline. Le genre qu’on ne voit que dans les films. J’étais subjuguée, dépassée, envoûtée. Comment disent déjà les Camerounais ? Le gars ne donne pas le lait.

Driiiiiiing… Driiiiiiing…

La sonnerie de mon téléphone me sortit de ma rêverie.

« Mon amour » était affiché sur l’écran de mon téléphone.

  • Allô ? Patrick ? Excuse-moi, on a été coupé… Un petit souci. Technique


[1] Cars très particuliers que l’on retrouve au Sénégal. Ils sont essentiellement constitués de matériaux de récupération


Samantha Tracy

A propos de Samantha Tracy

"Samantha Tracy, 27 ans et pas seule dans sa tête". Communicatrice/Journaliste et Graphiste de formation, je suis également slameuse et scénariste junior à mes heures perdues. On dit de moi que je suis pétillante et déterminée. J'ai des choses à écrire et il est important que le monde puisse me lire. Nous lire.

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