Un destin bâclé…C’est ce dont je parle.


Un destin bâclé…C’est ce dont je parle. Mais au Congo, on risquerait de croire que je verse dans l’activisme. Heureusement, ce n’est qu’une fiction. Ou pas. Dans tous les cas, lisez silencieusement.

Il avait claqué la porte. Oui, il l’avait claquée et était parti comme une fusée. Je n’avais pas vraiment compris sa réaction mais je me gardais bien de le suivre. J’écoutais au loin ses pas qui s’éloignaient tandis que ses jurons me parvenaient clairement.

Les enfants, une fois de plus se serrèrent contre moi. Ils se demandaient silencieusement pourquoi leur père était en colère. Depuis près de deux heures, il s’égosillait dans toute la maison. Insultant au passage les personnes qui essayaient de le calmer – femme de ménage et jardinier – et balayant d’un coup de pied tout obstacle à sa marche frénétique.

– Papa est fou?

La question venait de Kimia, notre petite dernière de seulement 5ans. Le pouce dans la bouche, son regard fixe semblait dire qu’elle était convaincue qu’il l’était.

– Non ma puce. Mais qu’est-ce que tu racontes là?

Je tentais d’enlever prestement cette idée qui s’installait à présent dans l’imagination de mes enfants mais sans pour autant l’éloigner complètement de moi.
Une tension sans pareille régnait dans l’ensemble du pays. Les élections Présidentielles venaient d’avoir lieu et le décompte avait commencé un peu partout dans les régions du pays. La télévision était allumée et j’écoutais le journaliste qui annonçait de temps à autre les résultats de telle ou telle zone. Assise à même le sol dans le salon flambant neuf de notre villa du Centre-Ville de Brazzaville, mes deux enfants dans les bras; je me remémorais de cette histoire. Celle qui nous avait conduits là. A ce moment précis de nos vies.
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« Le pouvoir rend fou. Le pouvoir absolu rend absolument fou » disait un célèbre écrivain. Lequel? Vous m’excuserez mais je n’en sais rien. L’ex- villageoise devenue bourgeoise n’en sait absolument rien. Par contre je garde en tête une citation que mon époux répétait volontiers pour excuser ses gros caprices « Le pouvoir sans abus perd son charme ». Celle- là venait de Paul Valéry et d’un de ses livres que mon Henri, mon époux, affectionnait. Un peu trop.
Tout commença lorsqu’un coup d’Etat fit partir l’ex-Président en Exil. Nous étions en Juillet 1997 et la rébellion avait pris possession du Palais Présidentiel de M’Pila. Dans les rues, alors que certains se remettaient tout juste des évènements sanglants du 05 Juin 1997; d’autres prenaient possession de ce qu’ils estimaient être leur « butin de guerre ».
C’est au nom de ce même butin de guerre qu’Henri me fit faire mes bagages à la hâte. Une cuvette sur la tête, je le suivais sans poser de questions. Ce jour-là, Henri qui était un jeune enseignant de campagne et moi, quittèrent pour la première fois notre bastion au Nord du pays.

– Tu sais. A partir d’aujourd’hui nous aussi nous sommes des personnalités dans ce pays. De droit.

Il le disait fièrement dans sa langue maternelle, preuve concrète qu’il était de la même ethnie que le Président auto-proclamé. Ce qui à son avis lui donnait l’autorisation légitime d’occuper un poste à responsabilité.
Et c’est ce qui se passa ! A peine arrivés, nous rencontrâmes un de ses oncles paternels qui avait pris part à l’installation du nouveau chef de l’Etat. Le lendemain, Henri avait à sa charge un portefeuille ministériel : Ministre des Etudes Supérieures.
Dire qu’il avait tout juste le baccalauréat !
Mais comment aurais-je pu m’en préoccuper? Le logement ministériel qui nous accueilli était d’une beauté qui dépassait mes attentes et mes rêves les plus fous. Moi qui avais toujours vécu entre un champ de manioc et les corvées à la rivière du village. J’étais à présent « Madame Le Ministre ».


– Chérie…C’est pour toi.

Dit-il un jour en me tendant les contacts d’une Superbe Peugeot, seulement un mois après notre entrée fracassante dans le monde des nantis.
C’est ce soir-là que je conçu notre première fille. Richie. Elle vint au monde neuf mois après dans une clinique à Londres. Quatre ans plus tard, Kimia, vit à son tour le jour dans une clinique pas très éloignée Des Champs Elysées, à Paris.
Pendant qu’à l’image de notre Président, le Général Messo, nous profitions des délices de la vie; le pays se mourrait. On entendait parler de chômage, d’épidémies, de délinquance, d’inondations. Parfois, en allumant notre grand écran, j’avais la nette impression que le pays dont parlaient les médias n’était pas celui-là même où je vivais mon conte de fée.
Cela se passa ainsi pendant près de seize ans. En effet, bien au-delà des deux mandats prévus par la constitution, notre vénérable Président le Général Messo s’était présenté pour deux autres élections qu’il avait gagnées, la main très haute. Et par très haute ici, il faut préciser qu’il frôlait de peu les 99%. D’ailleurs, dans son discours d’investiture, il avait remercié chaleureusement les « enfants du pays » qui avaient manifesté leur pleine envie de le garder à la tête du pays. Les applaudissements furent vifs et ceux des natifs du village de Son Excellence le Général Messo le furent encore plus. Comment en aurait-il été autrement? La plupart d’entre eux arboraient fièrement des titres pompeux dont ils n’avaient pas les qualifications.
Henri quant à lui, ambitieux et prompt à toutes les courbettes, réussi à atteindre la droite du « Saint-Père » et fut nommé Premier Ministre lorsque débuta le 3eme Mandat de celui-ci. Mandat illégitime qu’Henri soutenu pourtant de toutes forces.

Les fonctionnaires de l’Etat appelaient constamment à la grève, les bourses d’étudiants devenaient chose rare, les hôpitaux manquaient de matériel, les jeunes criaient au chômage et tous disaient que le Premier Ministre était encore plus fautif que ne l’était le Chef de l’Etat.


Je sortis de mes pensées lorsqu’Henri vint s’asseoir sur le fauteuil qui me faisait face. Il ôta ses chaussures en vraie peau de crocodile de chez nous et étira ses longues jambes.

– Mado, mère de mes enfants…C’est la fin! C’est la fin je te dis!

En cette soirée post-électorale, Henri ne tenait pas en place. Un peu partout dans le pays, le décompte des votes se faisait sous l’œil de la Communauté Internationale. Malgré l’entêtement du Général Messo à se présenter à un nouveau mandat, la population avait décidé de couper court à ses envies de royauté. Certains de ses plus proches collaborateurs avaient quitté le navire et avec l’opposition qui prenait le dessus pour ces élections, s’annonçait déjà le passage à la Cours Pénale Internationale pour le Général et quelques membres de son gouvernement. Dont mon époux.

– Madeleine…Mado! Je suis un homme fini! Mado, tu entends? Fini!

Je regardais mon mari avec cet air calme des femmes qui savent qu’elles doivent prendre une décision. Cependant, je ne savais ce qu’il fallait faire. Au loin, les populations se soulevaient
contre ce régime qui avait pris aux uns pour enrichir les autres. Ce régime basé sur l’appartenance à une ethnie dont moi-même je faisais partie.

– Henri…On va devoir partir. Tu sais bien que si il y’a des soulèvements, nous serons directement visés. D’autant plus que l’année universitaire a été catastrophique et que les impayés des fonctionnaires sont énorme. La population voudra que tu rendes compte. Eh oui! Les milliards longtemps détournés, il va falloir les payer.

Je me levais dans un froissement de pagne. Emmenant avec moi mes filles. En passant dans le couloir, je vis la bonne qui pliait bagages. Elle n’attendrait pas sa solde pour cette fois-ci. Et je savais que le reste de notre personnel de maison avait déjà pris la poudre d’escampette.

La Télévision qui grésillait quelque part annonçait la très probable élection du Principal rival du Général Messo dès le Premier tour. Du jamais vu! Avant même que la nouvelle ne soit officielle, les populations étaient sorties dans les rues pour manifester leur joie après 16 ans sous la coupole d’un régime dictatorial.
Qui donc disait déjà « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir « ? Charles de Montesquieu je crois!

-Me voici soudainement savante!!

Me dis-je à moi-même, ironiquement.
Pourtant je n’avais guère tort. Ce pouvoir que mon époux et ses compères avaient pris par la force des armes revenait désormais de droit au peuple.
J’avais consenti à cet état des choses en m’en orgueillissant et en affichant ouvertement une richesse qui me parvenait au prix des nombreux sacrifices de mes concitoyens. Et, il faut le dire, n’eut été le déclin qui frappait à ma porte, je n’aurais jamais eu de compassion pour ce peuple qui était pourtant mien.

– Madame…Madame… Il y’a des gens à la porte!! Madame!

Notre femme de ménage avait, en quittant les lieux, croisé une barrière humaine à l’entrée de notre domicile. Nos gardiens avaient laissé le poste inoccupé et déjà une foule humaine s’amassait devant la maison de celui qui était à présent l’ex Premier Ministre. Je les entendais hurler depuis la fenêtre de ma chambre.

– Maman…Maman… Vient voir Papa!

Je ne sais vraiment pas à quel moment mes filles avaient quitté la chambre pour rejoindre le salon mais Richie, notre ainée, vint me tirer par un pan de mon pagne pour m’emmener au salon. Apeurée. Tremblante.

Leur père. Mon époux.
Il pendait à une poutre du salon. Le cou enserré dans la cravate dont il s’était servi pour faire un nœud coulant.
Au-dessous de lui, la chaise sur laquelle il avait pris appui avant son saut fatal était renversé.

Juste à côté, allongée sur la moquette, notre cadette Kimia regardait le corps sans vie de son père se balancer. Ses yeux innocents n’avaient pas pris conscience de la situation. Elle se retourna sur le ventre, croisa mon regard.

– Il est fou! Maman, papa est fou.

Dehors, la foule réunie devant chez nous entonna l’hymne national de notre pays. Ignorant que la mort avait frappé sous ses yeux.

« En ce jour, le Soleil se lève. Et notre Congo resplendit
Une longue nuit s’achève
Un grand bonheur a surgit… »

 

Note de l’auteur : Cette histoire est purement fictive. Tout fait, tout nom ou toute ressemblance ne serait que pur hasard. Ou pas.

 


Samantha Tracy

A propos de Samantha Tracy

"Samantha Tracy, 27 ans et pas seule dans sa tête". Communicatrice/Journaliste et Graphiste de formation, je suis également slameuse et scénariste junior à mes heures perdues. On dit de moi que je suis pétillante et déterminée. J'ai des choses à écrire et il est important que le monde puisse me lire. Nous lire.

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