A Dakar, la « Téranga » a déserté les rues… 14


Sénégal, pays de la Téranga. Dakar, capitale africaine où « le donner et le recevoir » sont érigés en règles sacro-saintes. En y arrivant, on t’apprendra que l’on invite toujours un étranger à partager son repas ou même, dans l’art du bol ; qu’il est important de partager le peu que l’on a. On te dira que l’étranger – qu’il soit blanc, noir, jaune ou vert – est le bienvenue chez toi.

Tu apprendras, avec émerveillement, que l’héritage ancestral de la TERANGA (l’hospitalité à la Sénégalaise) est la base de chaque rencontre, chaque relation, chaque histoire.
C’est cette vision là que l’on a du pays de Senghor.

Il y a bientôt une décennie que j’ai quitté mon Congo natal pour le Sénégal. Pour des raisons d’études j’y suis venue ; pour des raisons professionnelles, j’y vis et pour des raisons humaines, je l’aime.
Malheureusement, en 10 ans ; j’ai eu le temps de tirer certaines conclusions.
Allez à Saint-Louis, visitez Thies, Kolda ou même Zinguichor… Vous y trouverez sans aucun doute la douceur de l’hospitalité à la Sénégalaise.
Revenez à Dakar et vivez-y, vous comprendrez en très peu de temps qu’ici, la Téranga n’est plus qu’un vieux souvenir du Sénégal d’avant.  A Dakar, la « Téranga » a déserté les rues…

L’Etranger, ce NIAK…

La première fois qu’on m’a appelée NIAK, je n’y ai pas prêté attention. Il faut dire que dans la plupart des pays, il y a un terme plus ou moins anodin pour désigner l’étranger. Curieuse, j’ai voulu en savoir plus. Que voulait donc dire ce terme « NIAK ».

De ce que j’ai appris, à l’origine le NIAK (ñak en wolof) est une personne originaire de la forêt, qui y vit et qui n’est pas civilisée : un sauvage.

Le terme NIAK, dans son étymologie, fait donc référence aux sauvages qui tentent d’envahir les terres de personnes plus civilisés.

Cependant, il y a NIAK et NIAK…

A Dakar, le NIAK aka l’étranger, à qui le respect semble être dû de droit, reste le blanc, le toubab. Que ce soit dans les services publics ou privés, il semble que la peau blanche donne d’office un statut que le NIAK africain n’aura pas forcément.

Le problème, c’est l’autre…

Alors que j’étais dans un bus, un Monsieur d’un certain âge expliquait que la jeunesse sénégalaise s’était pervertie depuis que les “NIAK” s’étaient installés. Mieux, il insinuait que le pays se porterait mieux sans la présence de ces fameux étrangers.
Choquée, je n’ai pourtant pas relever ses insinuations. Je suis d’avis que vieillesse n’est pas toujours synonyme de sagesse.

Toujours dans le même genre, je me souviens qu’à une certaine époque, alors que je vivais avec des amies, nous avons appris que dans l’immeuble – où nous étions les seules étrangères – nous avions un tarif “spécial” pour le loyer.
Pire, le reste des locataires s’approvisionnaient en électricité via notre compteur, à notre insu. Et lorsque nous avons crié au scandale, la réponse n’a pas tardé :

Vous êtes des NIAK, vous avez de l’argent…

Malheureusement, cette phrase résume à elle seule, la façon de voir d’un grand nombre de Sénégalais. Pour certains, le fait d’être étranger en terre sénégalaise signifie que nous avons tous un papa Ministre ou une bourse étatique à 10 chiffres.

La grosse blague!

Les étudiants étrangers ont tous une histoire à raconter sur les soirées de galère où l’on s’endort en se contentant d’un bout de pain et d’un verre d’eau. Pour la plupart, ce n’est que grâce aux sacrifices consentis par nos parents que nous avons eu la chance d’étudier à l’étranger.

Avec le temps, on assiste à une déshumanisation totale de bon nombre de Dakarois. D’ailleurs, à l’origine de ce coup de gueule, la mésaventure d’un ami qui a été cambriolé au vu et au su de ses voisins et qui a dû subir l’indifférence de la police locale. Il en parle d’ailleurs ici.

Ce Sénégal Dakar qui fait peur…

Je disais au début de ce texte que j’aimais Dakar, avec ses forces et ses imperfections. Mais j’ai peur du Sénégal de demain.
Plus le temps passe et plus le Sénégalais lambda traite ses voisins africains avec un mépris que je ne m’explique pas. Les plus touchés d’entre nous sont sans aucun doute les Guinéens qui – heureusement – gèrent bon nombre des petits commerces de la capitale.

Des intellectuels dans les salles de classe aux petits commerçants dans les rues, il semblerait que le mot ait été passé pour signifier que le NIAK, c’est le problème.
Pourquoi donc?
Nous payons nos impôts, nous payons des loyers souvent très élevés et même au niveau de certains établissements scolaires, nous payons le double de ce que paient les nationaux.
Où est donc le problème ? Doit-on se justifier de vivre en terre étrangère ?

J’aime trop le Dakar que je vois au travers des yeux de grand nombre de mes amis locaux. Ce Dakar qui tend la main à l’autre et qui va puiser dans l’essence même de la Teranga pour accueillir sans aucun mépris l’étranger qui frappe à sa porte. Ce Dakar chaleureux où l’amitié et les sourires ne se vendent pas contre quelques CFA et où, finalement, chaque rencontre est une richesse.

N’oublions pas… Chacun a un “chez soi” mais le monde d’aujourd’hui est trop ouvert pour que l’on croit que nous ne deviendrons pas tous des nomades. Parce qu’après tout, pour que les choses changent, il faut que les gens bougent.

J’écris ces lignes avec le cœur lourd , avec le regard triste parce que Dakar se déshumanise. Et si seulement je pouvais dessiner à nouveau le Dakar d’avant. Celui où le “Kay lekk” (Viens manger) n’est pas qu’une simple politesse mais une vraie invitation. Celui où l’on t’accueille les bras tendus en te souhaitant la paix, rien que la paix. Diam ak Salam.
En attendant de peindre un tableau plus éclairci de la capitale du Y’en a marre, celle du mbalakh, celle du wolof et des sabars…

 Bou leune meusseu fatt, jamm, mome li fi Mame yi bayi …

N’oubliez pas, la paix c’est que les ancêtres vous ont léguée… Votre paix! Celle que vous saviez transmettre à tous ceux qui passaient chez vous. Celle qui fait que l’on aime Dakar et le Sénégal sous toutes ses facettes.

J’ai parlé.


Samantha Tracy

A propos de Samantha Tracy

"Samantha Tracy, 27 ans et pas seule dans sa tête". Communicatrice/Journaliste et Graphiste de formation, je suis également slameuse et scénariste junior à mes heures perdues. On dit de moi que je suis pétillante et déterminée. J'ai des choses à écrire et il est important que le monde puisse me lire. Nous lire.


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14 commentaires sur “A Dakar, la « Téranga » a déserté les rues…

  • Madina

    Waouuhh! Ces mots j’aurai pu les écrire moi même tellement je les ai ressassés encore et encore dans ma tête. Tu as merveilleusement décrit mon impression de Dakar… Que j’ai aimé et détesté en même temps.

      • Madina

        C’est exactement ça. Je me rappelle m’être disputée violemment avec un ami Sénégalais qui refusait de voir la xénophobie qui règne en maitre à Dakar. Pour lui, j’étais trop dans l’exagération. Encore aujourd’hui on est en froid hmm. En tout merci à toi pour ce bel article 🙂

  • Un Sénégalais

    A cogiter. Les propos sont touchants et par moment il n’y a pas de quoi etre fier d’etre SN.

    Peut etre si ils sortaient assez souvent (le SN lamda) pour vivre dans la peau d’un etranger, cela mettrait plus de respect et de comprehension dans les actes de tous les jours.

  • William

    Je suis moi même un étranger vivant chez toi au CONGO brazza et je me retrouve sur bien des « désagréments » énoncés plus haut.

    Et en plus le Congo n’est pas connu pour sa Teranga….

    • Samantha Tracy
      Samantha Tracy Auteur du billet

      Ceci n’est que mon point de vue. Quelqu’un d’autre penserait le contraire.
      Quant au Congo, je suis désolée pour les désagréments. Je serais d’ailleurs heureuse de lire un papier à ce propos. Un avis étranger est plus critique, plus objectif. Normalement.
      Merci d’avoir lu.

  • William

    Tu n’as pas à être désolé puisque tu n’y es pour rien, à moins que, non je déconne….

    Tu pourras juste leur dire quand tu feras un tour au pays, que tout compte fait on est toujours le WARA – NIAK – NZENZÉ – MOPAYA (rayez la mention inutile) de quelqu’un d’autre….

    SINON je connais un mondoblogueur à qui je ferai parvenir un papier d’ici la fête nationale.

  • Sénégalo-sénégalaise

    Bonjour
    En tant que sénégalaise, née et ayant grandi au sénégal le concept de NIAK ne m’est pas inconnu. Par contre tu en as une idée quelque peu erronée à mon avis. Nous appelons niak les autres africains noirs (Afrique de l’ouest en afrique centrale principalement à l’exception des mauritaniens, les arabophones étant appelés Naar, qui signifie arabe). La connotation du terme dépend de celui qui l’emploie, on ne connait pas forcément la racine étymologique des termes que nous employons et ce n’est pas péjoratif dans toutes les bouches. C’est plus un terme générique désignant des nationalités dont on ne sait pas tout à fait distinguer la langue ou les traits physiques. La haine de l’étranger n’est pas ancrée dans la mentalité des sénégalais. Je ne me souviens pas non plus avoir entendu quelqu’un dire que les étrangers étaient un problème. Bien au contraire. Bien sur, chaque sénégalais a entendu des récits (souvent morbides) de méfaits commis par ceux que nous appelons niak et comme dans tout pays malheureusement, lorsqu’un étranger commet un acte déplorable, on l’attribue plus à la culture qu’à une nature humaine. c’est triste, c’est injuste mais c’est ainsi. En définitive, chacun juge selon ses affects et selon ses expériences. Alors je me permets de dire, au nom de tous les sénégalais de ma génération : « on ne vous hait point » (cf. Le Cid, Corneille)
    Merci